Tentaculaires, imposantes, difformes, géantes: elles nous juchent depuis leurs hauteurs, saturant les quelques mètres carrés restants des édifices de la métropole pauliste. « Qu’est-ce qu’ils ont avec tous ces graffitis ?». « Ce ne sont pas des graffitis. Ce sont des Pixaçãoes ».

Arrivées dans les rues de São Paulo dans les années 80, « elles », ce sont les Pixaçãoes, ces « écritures de béton ». Elles, ces formes calligraphiques, hiéroglyphiques, anguleuses, dont les premières esquisses ont trouvé leur berceau lors de la dictature brésilienne: « Abaixo a Ditadura » (à bas la dictature) pouvait-on déchiffrer sur les grands bâtiments publics. Et… la pratique de la Pixação a traversé les générations, les murs de béton.

Pause. Comment est-on passé de ces inscriptions politiques à ces lettres difformes ? Elles ne vous rappellent rien ? Toujours pas ? Allez, un indice: les années 80 sont passées par là… et le Heavy Metal aussi. En pleine transition démocratique, la jeunesse de São Paulo découvre, comme le monde entier, l’iconographie gothique et runique des groupes de Heavy Metal, d’Iron Maiden à Metallica. Une esthétique punk qui expliquerait visuellement, aux premiers abords, cette force invasive, des Pixaçãoes.

“All art involves freedom of expression, but pichação is the expression of freedom. You’re telling the world, ‘Here I am. You can’t ignore me.' » – Le Pixador Du – Reuters

À première vue, on se dit: pas de contestation politique, juste une histoire d’égo-trip. Une suite de lettres triangulaires, un langage propre, dans des endroits toujours plus hauts, plus improbables pour aller chercher l’adrénaline, aussi. On se contorsionne, on fait jouer les bras, on y va la tête à l’envers. La performance, la renommée, sont tout comme le graffiti des éléments essentiels du mouvement – chaque Pixação comprend d’ailleurs le nom du Pixador et son crew, son Griffe. Un fonctionnement parfaitement codé. Le meilleur ? Le plus prolifique. Les petits joueurs ? Les Rolê de chão, réalisées par ceux qui se limitent aux murs accessibles. Les plus téméraires ? Les Janela de prédio, réalisées par les Pixadores qui escaladent les buildings en s’appuyant sur les fenêtres. Ou encore, les Escalada, les Pixaçãoes réalisées par les loups solitaires remontant les gouttières.

Seulement voilà. « Ce n’est pas que ça ». En y regardant d’un peu plus près, deux éléments intriguent: les Pixadores visent en majorité des luxueux buildings du centre ville et des monuments icônes du modernisme. Et les messages véhiculés en Pixação ne sont compréhensibles que par leurs auteurs: un mode d’expression à part, un alphabet propre, une façon de crier son existence et sa particularité face à cette élite, qui se cache derrière ces buildings aux vitres teintées. Celle qui dicte, « ce qui est beau et esthétique ».

Celle qui se cache, derrière ces murs géants, imposants, qui se sont élevés au fil des années dans une ville tournée vers le futur. Moderne, mondialisée, mais anarchique. Des avenues, des parcs, des ponts routiers, des voies rapides face à une population de plus en plus nombreuse. Une croissance au prix de l’exclusion des populations défavorisées à l’Est, un chaos créateur, allant de « la fraîcheur à la décrépitude sans s’arrêter à l’ancienneté » comme le soulignait C. Lévi-Strauss.

Pour « nous » ? Trajets en hélicoptère, immeubles grillagés, appartements haut-standing et gratte-ciels 5 étoiles. Pour « eux » ? Transports archaïques, trains surchargés, quatre millions d’habitants, plus de 600 bidonvilles et favelas, deux heures de trajet jusqu’au centre-ville, 18% de chômage chez les jeunes.

« This kind of signs is made by people from the poorest parts of São Paulo from the Favelas. Nobody cares about them, nobody sees them, they’re invisible. When they do something like that, they want to say something: I’d prefer you to hate me than to ignore me »Joao Wainer pour Cool Hunting Réalisateur du documentaire “Pixo

São Paulo, terreau des inégalités sociales, excès de luxe, excès de misère, sans une barrière sociale et spatiale pour autant parfaitement rectiligne. La dichotomie « centre-périphéries » bien connue n’est plus de mise: ici, ce sont des enclaves fortifiées, ces fameux Condominios fechados, – des résidences sécurisées de luxe, qui trônent en plein milieu des bidonvilles paulistes. Et le schéma habituel se répète pour les jeunes: des choix qui ne le sont pas, une survie tournée vers la narco-économie et la violence impulsant la vie quotidienne des favelas, et des gangs médiateurs se substituant à la justice sociale étatique.

Pour questionner ces inégalités dans cette ville hybride et ce malaise social, « eux », ils ont choisi de s’approprier ce chaos urbain à leur manière. Et nous y voilà, plus qu’un égo-trip ? Une guérilla urbaine pour se réapproprier le contrôle de cet espace symbolique – leur ville, en y laissant, armés de leurs bombes de peinture, leurs traces sur toutes les strates d’une façon presque anarchique, invasive, désorganisée, à l’image d’une structure sociale et d’un système qui a failli, qui les a faillis.

Les Pixadores eux-mêmes qualifient leur mouvement « d’assauts sur la ville ». Une colère qui transparaît même à travers les termes utilisés: il n’est pas question de « peindre » ou de « graffer », mais bien de “arrebentar”, “detonar” or “escancarar (fracasser, exploser, détruire). Quant aux noms des Pixadores, on retrouve Death, Scare, Nocturnal Attack ou encore Shock: une révolte et une indignation catalysées à travers cette détérioration des « beaux buildings », de la propagande commerciale, politique, pour amener les Paulistanos à regarder de l’autre côté de la grille. Choquer pour faire réfléchir, au risque de tomber ou de mourir.

Et la guerre ne fait que commencer. Contrairement au graffiti, et au street art, qui ont été peu à peu démocratisés par les pouvoirs publics du fait de leur potentiel touristique et attractif, les Pixaçãoes dérangent et ne sont pas les bienvenus. En 2004, deux Pixadores sont abattus par la police. Un véritable fossé s’ouvre entre le mouvement et les institutions, et plus particulièrement le milieu de l’art. Certaines marques comme Puma, ou la Biennale de São Paulo ont tenté de s’approprier le mouvement sans succès: en 2008, des Pixadores répliquent en force en recouvrant de Pixaçãoes plusieurs galeries et la Biennale. Mais ces institutions montrent alors qu’elles ne sont pas prêtes d’écouter: certains Pixadores sont traduits en justice, comme Caroline Pivetta qui écope de plus de deux mois de prison.

En mai 2017 dernier, le maire de São Paulo, João Doria, a souligné sa volonté de « nettoyer » la ville en arrêtant plus d’une centaine de Pixadores dans les rues paulistes. Considérant la Pixação comme un acte criminel, l’amande s’élève désormais à plus de 3 200 dollars, soit, dix fois le salaire moyen d’un habitant de São Paulo…

« A muralist is an artist and has our respect, Pichação is aggression … It is not a social problem. It is mental, criminal. » João Doria – Reuters

Ou comment bâillonner – et ignorer – le cri d’une population, et de toute une histoire.

Playlist de lecture

 

Sources:
YATZIMIRSKY Marie, São Paulo : les fractures de la modernité, La Jaune et la Rouge, Juin-Juillet 2017
LEVI-STRAUSS Claude, Tristes Tropiques, 19,
DOCE Nacho, Sao Paulo déclare la guerre aux tagueurs, Le Monde, 12.05.17
Photographies: Andrian Choque , Nacho Doce  et  Leandro Mantovani