Philadelphie, Philly. La ville mère qui a porté les premières lignes fondatrices des Etats-Unis. Terre d’immigrés européens, porteuse des rêves américains de liberté, elle rassemble aujourd’hui plus d’un quart de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté. Mais voilà. Dans la quartier de Strawberry Mansion, un bruit lointain se fait entendre. Des clapotis ? Quelque chose… quelque chose tape sur le pavé. Des sabots ? Mais oui c’est ça.. des sabots. Ils s’appellent Red Pony, Champ, Power, White Chick, One Eye ou encore Easy Like Sunday Morning. Vieux et affaiblis, fiers et droits. Et eux ? Eux, Ils sont beaux sur leurs chevaux. Là, dignes au milieu de paysages ravagés par le temps, des rues en ruines, des maisons délabrées. Le plus jeune a huit ans. Le plus vieux soixante-dix sept. Eux, ce sont les « Horse Riders du Ghetto ». Classe, non ?

Du haut de leurs chevaux, les cavaliers, les cowboys, les riders de Fletcher Street sont bien connus du voisinage. Les jeunes des quartiers « défavorisés » de Philadelphie ont troqué leur Benz pour des destriers bien plus majestueux. Captée par l’œil de la photographe Martha Camarillo, cette cavalerie semble presque anachronique. Un saut dans l’espace temps. Des cowboys des temps modernes, des Djangos tarantinesques.

Si l’on reprend depuis le début la petite histoire, les écuries de Fletcher Street c’est un « programme social » offrant l’opportunité à des « jeunes défavorisés » du « ghetto » de sortir de leur quotidien coincé dans le trafic de drogue et la pauvreté. Vous voyez tous les guillemets ? C’est là où il faut rembobiner la cassette. Parce que dans tout « programme social » (d’ailleurs, c’est quoi ?), il est important de cadrer, politiser chaque petit mot millimétré. Par conséquent, la bonne recette c’est d’y ajouter un peu de « Sociologie des ghettos » appuyée par une sémantique solide: « Pauvreté » (voilà), « Ghetto » (très important celui-là); « Défavorisés » (très à la mode) et on pourrait décortiquer millimètre par millimètre ce qu’on pourrait appeler, dans le Grand Monde, cette « oeuvre sociale ». Sans oublier d’y ajouter un peu de pathos:


« Ces kids qui délaissent les gangs de rue pour s’occuper des chevaux, se privent de manger pour les nourrir et dorment dans la rue à côté de leur monture (…). » – Equitalove

C’est l’heure du point historique. Dans la culture américaine, le cheval a longtemps été considéré comme le reflet d’un statut social privilégié. Si on pousse plus loin dans l’Amérique rurale, c’est le « Cowboy blanc » qui fait office de mythe fondateur depuis des millénaires. Après le déclin économique de la ville, ce sont d’ailleurs les WASP (anacronyme désignant les « White Anglo-Saxon Protestant ») qui ont abandonné le quartier – et ses écuries – à la fin du XIXème siècle. A l’heure où l’esclavagisme était encore de mise, les chevaux furent récupérés par les esclaves qui travaillaient sur ces terres. Depuis, les écuries de Fletcher Street sont devenues une véritable tradition communautaire.

Faire perdurer une telle tradition au fil des siècles, et cela face aux transformations démographiques, sociales et culturelles qu’a pu connaître Philly, c’est une belle prouesse. Mais il ne suffit pas de s’émerveiller. Une tradition c’est avant tout une transmission à travers l’histoire, l’héritage d’un passé, d’un événement. Donc, si on reprend depuis le début, une tradition est porteuse d’éléments qui restent inchangés, qui n’ont pas évolués. Vous suivez ?



« Aujourd’hui, les jeunes habitants sont fiers de montrer qu’ils ne sont pas tombés dans le vandalisme ou le banditisme » – Polka Magazine

Bip. Mauvaise lecture Polka. On y vient: si on gratte un peu derrière la belle vitrine de ce « programme social » si joliment dépeint par les quotidiens, se trouve une convergence de tensions raciales, sociales et urbaines qui ont perduré à travers les siècles. La genèse des écuries de Fletcher Street est le reflet d’un ségrégationnisme ambiant, celui du rejet de l’Amérique de Trayvon Martin, d’un mal-être de cette jeunesse, livrée à elle-même, instable, isolée, calfeutrée, exclue, grignotée. Ici, il n’est pas question de parler du vandalisme, du banditisme ou encore de la drogue (la drogue est un fléau, c’est connu) mais bien d’une humanité craintive et méfiante, qui a fait le choix de fuir l’Autre par la facilité: celle de la barrière, de la frontière.


« Parfois, dans les endroits où on se promène, les gens n’ont jamais vu de cheval, excepté au zoo. Pour eux c’est une véritable expérience de venir nous voir et de nous dire « Tu montes à cheval ? » et de toucher l’animal. Ca me rend fier, ça me donne l’impression d’être célèbre. »

Comme figées dans le temps, ces photographies reflètent une fierté, une confiance en soi, une discipline, longtemps perdues par ces jeunes hommes. Être responsable de ces êtres vivants, eux-mêmes blessés par la vie, leur apporte au quotidien l’opportunité de combler un vide, un besoin d’amour, une brèche qui ne cessera néanmoins de se fissurer si l’environnement lui-même demeure inchangé.

De bout en bout, Fletcher Street c’est une rue au sein de laquelle l’histoire se répète. Chaque été, une vente aux enchères est organisée dans le quartier où les propriétaires « blancs » viennent vendre leurs chevaux affaiblis destinés à l’abattoir. Blancs ou noirs, noirs ou blancs. Parallèlement, les bulldozers et autres machines à destruction s’emparent peu à peu des vieilles bâtisses pour y construire une vie meilleure, plus « blanche« , afin de relayer la pauvreté, la misère « qu’on ne saurait voir » un peu plus loin.

En résumé, c’est encore et toujours la même histoire: repousser les frontières encore et encore, sans jamais les briser.