« À nos rues indomptées », à ces histoires oubliées. En tête de liste des médias: corps calcinés, fusillades, tués par balles. Un miroir déformé, déformant une réalité véridique mais pas unique. Plus que des frasques de shit, de shoot et de chut, Marseille, c’est une histoire d’abandon.

Playlist – Keny Arkana – Capitale de la Rupture

Ils sont là, surplombant la ville. Alignés sur les hauteurs de la ville, noyés sur les collines rocailleuses, les Quartiers Nord ne sont pourtant pas exclus par cette frontière physique que peut être le périphérique parisien. Si les dynamiques d’exclusion urbaine et sociale sont tangentes,  le préfet de région Christian Frémont, déclara après les émeutes de 2005 « qu’à Marseille, il n’y a pas de banlieue, nous sommes tous Marseillais ».

Traduction. Les divisions n’existeraient pas parce que ces quartiers feraient partie intégrante de la ville. Or c’est bien là le problème. La ségrégation sociale ne peut se résoudre seulement par une organisation spatiale différente. Les lignes de la ségrégation traversent l’espace urbain et ne sont pas cloisonnées.

Pour comprendre Marseille, il faut tourner le regard d’abord vers son passé. Devenu synonyme de « Grande Banlieue », le terme des Quartiers Nord transcrit par ses propres mots cette séparation entre le Nord et le Sud. Une séparation remontant au XVIIème siècle, entre l’extension du port au Nord et la culture maraîchère du Sud. Un Nord industriel et populaire face à un Sud résidentiel. France agricole, France du bitume. D’une ségrégation spatiale à une ségrégation sociale. Une séparation renforcée ensuite avec la construction moderniste des cités de logements sociaux dans les années 60. Logements qui accueillaient la population ouvrière et immigrée qui jusqu’alors, logeait dans des espaces insalubres du centre-ville.

La suite, on la connaît. Ces lieux deviennent petit à petit des espaces de la relégation et de la ségrégation. Au lieu d’inclure les populations modestes dans le centre de la ville, celles-ci sont reléguées, exclues, et deviennent ainsi les « Quartiers Nord », associés à une connotation péjorative mêlant pauvreté et immigration.

Playlist – MOH – Souplesse

« Pour ma part, c’est pas une fierté. On vit dans cette violence permanente. On est là, on voit tout, on entend tout. On va pas le rapper pour l’exhiber, on va le rapper parce qu’on le voit vraiment. » – MOH – Marseille, le Son des Quartiers Nords | Viceland

Son vieux port et sa culture ouvrière, aujourd’hui menacée par un des plus grands projets immobiliers d’Europe. Des nouveaux bureaux d’affaire face à un chômage industriel pesant. Un passé colonial et multiculturel repoussé. Un réaménagent urbain qui daigne à traverser les espaces, à mélanger les lignes. Qui ne fait que reproduire les disparités sociales comme le tout dernier prolongement du Tram vers le Sud face à un Nord oublié. Oui, il faut 45 minutes et prendre deux bus qui passent toutes les 20 minutes pour atteindre le centre ville.

Playlist – SCH – Anarchie

Pesant sur une jeunesse oubliée, dont les rêves sont nargués par le trafic de drogue et la tentation de l’argent facile. Mais pour citer, Arnau Bach, jeune photographe Barcelonais qui a passé plusieurs mois dans la ville phocéenne pour capturer ses contradictions, « c’est un problème de non-choix. »

© Arnau Bach - Capital
© Arnau Bach – Capital

« La photo des jeunes au pied de leur cité est très représentative de la hiérarchie dans ces quartiers selon moi. Le jeune du milieu, qui fixe l’objectif, est en fait la représentation du « caïd », celui qui gère le business dans chaque quartier. (…) Mais en réalité, c’est un problème de non-choix. » – Arnau Bach

Un non-choix. Un non-choix camouflé par l’usage des mots. Une « Capitale de la culture 2013 » qui promettait une nouvelle ville, une nouvelle vie. Dans ces quartiers, la jeunesse a su cultiver et catalyser son énergie dans une expression artistique et culturelle, aux confins de leur détresse et de leurs désirs. IAM, la FF, 3ème Œil, Keny Arkana, Psy 4 de la Rime, le Rat Luciano… si la scène rap marseillaise a marqué les plus beaux succès du rap français, la nouvelle génération s’est détournée d’un rap social et engagé pour un rap plus cru, plus vif, plus chantant. Contrairement à leurs aînés, cette génération cherche à exprimer non seulement cette confrontation quotidienne face à la violence mais aussi leurs identités multiples comme la communauté comorienne – de la Coza à Guirri Mafia -, très présente dans la nouvelle scène rap marseillaise.

Playlist – La Coza – Pogba

Une jeunesse qui n’attendait qu’à démontrer l’étendue de son talent, et qui a fini par se retrouver face à un mur. Un mur administratif avec des appels à projet aux dossiers complexes et dans des endroits excentrés, bien loin d’en bas des blocs, alors que ce sont bien ces espaces-là qui devraient bénéficier de ce nouvel éclairage culturel. Marseille, Capitale de la culture ou un simple label pour camoufler l’incurie des pouvoirs publics. « Quant à nous, nous sommes restés dans nos quartiers, au bas de nos immeubles. » souligne Abderrahim Bouzelmate, enseignant dans les Quartiers Nord.

«Un soir, j’ai photographié un « chouf », un mec qui surveille si la police arrive. (…) À ses pieds, il y avait un tupperware contenant de la nourriture que sa mère lui avait préparé, comme s’il partait travailler dans des bureaux ou une usine. » Arnau Bach

Tout comme le photographe Hervé Lequeux, Arnau Bach a tenté d’éclairer ces histoires, ces visages méconnus, ces intimités en les suivant au quotidien. C’est aussi par le rap que la jeunesse française des Quartiers Nord a décidé de se raconter.  De SCH à Jul, si le rap « c’est beaucoup d’appelés pour peu d’élus », des initiatives sociales continuent à faire perdurer un dynamisme local, comme B-Vice, un studio d’enregistrement né en 1993 dans la cité de la Savine qui s’est improvisé en structure sociale.

« B-Vice, le studio où tous les rappeurs marseillais ont commencé, semble aujourd’hui le seul lieu où le lien social existe dans la cité » – Marseille, le Son des Quartiers Nords | Viceland

Comme le souligne le réalisateur du documentaire, Jérémie Guez, le rap n’est plus celui qui a vocation à changer les choses, mais simplement celui qui permet de sortir la tête de l’eau, quand on peut. Parce qu’ici, on se concentre sur ce qu’on a, pas sur ce qu’on a pas. Dans ce dernier, les rappeurs se confient loin de leurs clips bling-bling et étincelles, de la Fiat 500, du kebab du coin au tapis rouge déroulé en bas des blocs.

Playlist – Kery James – Banlieusard (Album 92-2012)

La niac solidaire, elle est là. Tous les jours. À leur manière, les jeunes des Quartiers Nord continuent à s’accrocher, ensemble, à ce qui permet d’animer leur quotidien, et d’élargir leur horizon vers un avenir qui sera, peut-être, plus prometteur. Faire face à ce déterminisme et à ces barrières de béton, « Apprendre,  comprendre, entreprendre », reste néanmoins la meilleure arme pour franchir ces frontières, casser ces barrières, et ne pas s’enfermer dans ces images imposées. Parce qu’avant de crier que le système nous freine, il faut apprendre à le comprendre pour mieux le déconstruire.

« Le 2, ce sera pour ceux qui rêvent d’une France unifiée
Parce qu’à ce jour y’a deux France, qui peut le nier ?
Et moi je serai de la deuxième France, celle de l’insécurité
Des terroristes potentiels, des assistés
C’est c’qu’ils attendent de nous, mais j’ai d’autres projets » – Kery James