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Je sais qu’au début tu vas avoir du mal, tu vas trouver que ça fait mal aux oreilles, que c’est violent, gratuit, que ce n’est pas vraiment de la musique.

Mais souviens-toi à l’époque, tu trouvais les chansons du groupe NTM vulgaires et sans-intérêt, et voilà la semaine dernière que tu me dis « Oh! J’ai pensé à toi, j’ai écouté un super morceau de Rap qui s’appelait… Attends… Ha, si ! « Laisse pas trainer ton fils« . Souviens-toi de tes propres parents pour qui la musique se résumait aux chants religieux, et aux quelques 78 tours de musique classique et de quelques chansonniers français aux discours policés. Les temps changent, les musiques aussi.

Alors, voilà, c’est l’heure de passer à table. S’il te plait ne fais pas la grimace… Rappelle-toi ces épinards que tu me forçais à manger petit et qui déclenchaient chez moi des frissons de dégoût, et qu’aujourd’hui je mange avec plaisir. Dis toi que ça vaut le coup, qu’une oreille c’est comme le goût, ça se travaille.

Tu te souviens du conte Le Vilain Petit Canard que tu as dû me raconter des dizaines de fois ? Seth Gueko est à la fois ce petit canard, et le représentant de tous ceux qui se sentent vilains. Tu sais cette minorité silencieuse parquée dans des cages à poule, ou dans des cartons près des échangeurs du périphérique. Cette minorité à qui l’on refuse d’être française parce que venant d’ailleurs, ne parlant pas notre langue, ou à l’apparence trop exotique. Cette minorité qui nous vole notre travail, qu’on s’oblige à ramener aux frontières, mais qui s’entête à revenir toujours de par chez nous.

Ce dernier rejeton mal-aimé de la République qui ne ressemble pas au reste de la couvée nationale, destiné à passer de mains en mains, toujours indésirable, plus vraiment d’ici ni vraiment de là; identité d’immigré, génération d’oubliés.

Mais comme Andersen fait bien les choses, à la fin du conte, le vilain petit canard découvre dans le reflet de l’eau qu’il s’est mué en un magnifique cygne. Il retrouve enfin les siens, heureux, narguant par sa beauté et sa différence ces anciens camarades de ferme et son ancienne fratrie de vulgaires canards.

Maman, suis moi, il faut que tu sortes un instant de ton corps de canard pour te mettre sous les plumes de Seth Gueko. Oui, je sais, difficile à imaginer.

Alors dis toi que si le fantasme de votre génération se résumait en « Sex, Drug and rock’n’roll« , le triptyque de cette jeunesse serait à mon avis « Sex, Mafia et Peura » (« peura » c’est le verlant – l’envers phonétique – de rap). Les années 70 célébraient la libération sexuelle, les voyages psychédéliques, tout ça sur la musique subversive de cinq instrumentistes électrifiés prophètes de l’amour et de la paix dans le monde. Le nouveau millénaire s’ouvre pour ces énergumènes sur un tout autre horizon; plus gris me diras-tu, plus bétonné te répondrais-je : On glorifie la pornographie, la prostitution, l’illégalité, les gros bras sur le beat électronique d’un Producer et le flow incompréhensible du MC.

Oui, c’est sans doute difficile à comprendre pour toi. Mais un effort, oublie-toi un instant, et mets-toi dans la peau de ces oubliés. Tu sais que quand on vit dans le reniement général, on se construit avec ce néant qui nous entoure. Toutes ces choses rejetées parce que différentes, parce que dérangeantes, parce qu’intolérables aux yeux du col-vert: violence, drogues, banditisme, proxénétisme. Voici la famille de ces petits vilains.

Et si il y a une chose dont on doit être fier, c’est la famille ! Peu importe qui elle est, ce qu’elle dit ou ce qu’elle devient. On assume parce que c’est tout ce qu’on a, c’est tout ce que on est. N’est-ce pas ?

La liste des petites sœurs et des zincous est longue, il n’est pas question de couleur de peau, ou de religion, le bouillon de la Foire Du Trône est un bon échantillon : un bon fond de gitan, quelques mots d’arabe, de l’argot parisien, quelques caravanes et de vielles tours décrépites de la ceinture rouge, des références entre Les Tontons flingueurs et C’est arrivé près de chez vous, un culte personnel pour Jacques Mesrine et une chanson pour Dodo la saumure.

Ces cygnes n’ont pas l’air blanc comme neige… Oui, c’est vrai c’est surtout une bande de cabochards qui règlent leurs problèmes à coup d’insultes, de « patates » et d’autres armes de poings. Et c’est ce qui fait le talent particulier de Seth Gueko dans le Gangsta rap français, la qualité de ses « punchlines ». C’est comme un match de boxe, tout est dans la violence des propos, et à quel point l’association des mots, des images évoquées et des rimes mettent l’auditeur K.O. Quand il te déclare « Je vous embrasse avec la petite bouche du Sgeg (le sexe masculin) », je t’assure, ça te fait un certain effet.

Du plus mauvais effet ?…

Tu n’es pas convaincu, c’est ça ?

Bon revenons à un truc plus universel, le temps et les tabous. En 1995, NTM était censuré sur le clip de Qu’est ce qu’on attend pour foutre le feu, appel à la violence et à la désobéissance contre le conservatisme de la société française. A l’époque le groupe avait défrayé la chronique par la virulence de ses propos. Entre temps les émeutes de 2005, la prophétie des banlieues en feu s’est réalisée, et NTM aujourd’hui fait partie des classiques de la culture populaire des années 90. Même toi tu te mets à aimer !

Quand leurs homologues marseillais sont revenus sur scène l’an passé les journaux titraient « le retour des papis du rap français« … Tu imagines la décrépitude ?

Il fallait du sang frais. La contre-culture change de discours, quelque chose de nouveau, de différent, des textes qui vous remuent qui nous gênent, un beat qui secoue les tabous et les injustices qui cimentent notre société. Et ce qui change véritablement du hip hop « classique » des années 90 c’est qu’on ne s’apitoie plus seulement sur ces quotidiens bétonnés, on ne dénonce plus simplement les abus de pouvoir. Désormais on fait l’apologie de ceux qui arrivent à le contourner ou à le maitriser. Fini le rap misérabiliste, on célèbre désormais ceux qui s’en sortent par la débrouille : les putes, les bandits et les brigands. Et puis quoi ? « Même une sage femme a du sang sur les mains que je sache« !

Alors tant pis si l’aspiration de cette jeunesse ne te parle pas, si cette imagerie de grosses voitures et d’actrices pornos tu trouves ça vulgaire, et que d’ailleurs tu ne cautionnes absolument pas la place des femmes dans ses textes. L’important c’est que ça parle, et que ça fasse parler, que tu voies ce que tu ne veux pas voir au quotidien, que ces vies difficiles soient rendues un peu plus visibles, et leurs rêves un peu partagés.