Sale. Dangereuse. Vicieuse. Certains l’évitent à tout prix. D’autres épousent ses courbes, parfois rêches et brutales, parfois tortueuses et nuancées. Ces courbes, on les côtoient tous les jours, elles sont là devant nous, mais elles nous apparaissent comme sans vie, sans histoire, dénuées de sens, construites par l’homme avec pour but de donner des formes à un lieu de vie: notre ville.

Un lieu de vie… Certains s’échappent de celle-ci pour découvrir, ce que c’est, justement la vie. Prendre la route, aller à la rencontre d’histoires humaines au delà des frontières. Mais ces bribes de vécue, ces délimitations tracées, elles prennent vie, forme, pas seulement là-bas, mais aussi ici, au pied de notre palier.

« Balzac, s’il fallait se souvenir de tes sales odeurs, il faudrait aussi se souvenir de tes belles lumières, de ton allure qu’on reconnaissait parmi toutes les autres, de ta chair de béton qui se noyait dans le ciel, de tes appartements, des morts et des vivants qui t’ont traversé » – Quand il a fallu partir, ARTE.

Stekpa - http://stekpa.tumblr.com/
Stekpa, et ses quelques clichés – Quartier des Orgues de Flandres – http://stekpa.tumblr.com/

La beauté urbaine, ce n’est pas quelque chose qui se voit dès le premier regard. Ce n’est pas seulement les monstres de béton qui nous entourent, mais aussi les lumières entrelacées dans la nuit noire, ces gamins qui font la course sur le terrain vague derrière leur immeuble, cette tour de béton qui nous prend de haut et qui scintille sous les quelques rayons de soleil. Ces scènes de vie quotidiennes qui prennent tout leur sens quand on prend conscience de cette beauté urbaine et humaine.

Les passants, les habitants, les artisans de cette ville. Chacun se l’approprie à sa façon, parce que, parfois, les conditions sociales retrouvées au croisement de cette ville confortent ces chocs, ces conflits, ces frontières, cette illusion du libre-arbitre alors que perdure ce poids croissant de ces structures, de ces lignes bien tracées de destins sociaux, et sociétaux. Comme se retrouver dans une cité de 4 000 logements, emblème parisien dans les années 60 jusqu’à nos jours de tensions urbaine, et d’une politique incertaine qui donnera lieu au fameux dicton: « Les voyous vont disparaître ; je mettrai les effectifs qu’il faut mais on nettoiera au Kärcher la Cité des Quatre Mille.« 

Et là ils se sont dits. Attendez. Mieux que le kärcher: rasons-les ! Seulement voilà. La beauté, c’est voir au-delà des frontières et des préjugés, voir au-delà de la misère sociale, voir la rue, la ville, non comme une entité physique, des murs, du béton, mais comme des lieux nourris d’histoires multiformes, dont certains suscitent une indifférence. Comment de simples structures architecturales peuvent déposer ces traces psychiques et physiques sur des êtres ? Comment le poids d’une tour de 50 étages peut-il avoir d’aussi lourdes conséquences sur ces beautés humaines ? Ou ces beautés sont-elles le résultat poétique de ce mécanisme de défense face à l’extérieur ?

Projet Aquellos Que Esperan - Documentaire photo sur les habitants de La Courneuve - www.aquellosqueesperan.org
Projet Aquellos Que Esperan – Documentaire photo sur les habitants de La Courneuve – www.aquellosqueesperan.org

Alors voilà. Parce que ces « tours » sont sujettes à des identités complexes, synonymes d’une crise économique, sociale et identitaire, elles ont été laissées à l’abandon par les institutions. Autrefois fer de lance de l’utopie du vivre ensemble, aujourd’hui, il faut les cacher, les détruire, les raser, pour cacher ce passé « qu’on ne saurait voir ». Des vestiges des émeutes de 2005, d’un « problème dans le système ».  La Forestière dans le Haut-Clichy, La Courneuve et Balzac, sa cité des 4000… Les habitants sont contraints de mettre des années de vie dans des cartons, en échange de pavillons aux facettes boisées, sans oublier le digicode et la boite aux lettres.

« Là où j’ai grandi, ce lieu que vous ne daignez regarder que sous un œil misérabiliste, voire paternaliste, mais où j’ai kiffé mon enfance, où il y a assez de joie, d’amitié, d’égalité et de fraternité pour faire de nous des adultes intelligents. » Clichy-sous-Bois : ghetto un jour, ghetto toujours ?

Ensevelir sous une apparence physique une exclusion sociale n’est pas une solution, c’est reproduire les mêmes mécanismes. On démolit les cités, mais pas les clichés. Ces courbes de béton de centaines de mètres font émerger une beauté humaine parce qu’elles ont une histoire à raconter. La ville peut bien tenter de raser « ces erreurs de parcours », des façades ravalées n’effaceront pas sa mémoire et l’enclavement endémique économique et social. Alors que les tours de la Cité des 4000 tombent l’une après l’autre, la Courneuve continue de souffrir de cette image de foyer propice à la violence et au trafic de drogue.

Projet Aquellos Que Esperan – Documentaire photo sur les habitants de La Courneuve – www.aquellosqueesperan.org
Projet Aquellos Que Esperan – Documentaire photo sur les habitants de La Courneuve – www.aquellosqueesperan.org

Pourtant, le problème n’est pas dans ces grands ensembles, qui construits dans les années 50, pensaient être sur la bonne pente pour favoriser une mixité sociale. Le problème, c’est l’exclusion de ces ensembles en dehors des dynamiques urbaines entourant le centre. Alors, les habitants de la Courneuve observent le démantèlement de leur tour étage par étage par des grues imposantes. Les tours étant condamnées, les habitants n’ont pas le choix: subir cette démolition progressive ou partir ailleurs. Habile: il y aura donc moins de gens à reloger. Et pour ceux qui le seront, ils le seront encore plus loin, encore plus éparpillés.

« Les habitants de la ville sont très fiers d’en être. Le problème, c’est la manière dont on les regarde, à l’extérieur, qui les renvoie à un complexe. » – Clichy-sous-Bois : ghetto un jour, ghetto toujours ?

Appréhender la tour de l’intérieur, et non de l’extérieur, c’est le pari réussi de la Tour Bois-le-Prêtre du XVIIème arrondissement qui a été métamorphosée tout en préservant la vie de ses habitants. Si la construction d’immeubles est facile, la re-construction d’une communauté n’est pas aussi simple. Avec ces démolitions, les liens et les populations éclatent, explosent, alors que c’est bien ce ciment communautaire qui apporte au jour le jour l’envie d’avancer, d’entreprendre, d’exister, ensemble… Mais ce n’est pas en donnant une seconde vie aux façades que celle des habitants s’en trouvera changée.

« Le cœur délogé, ils ont cassé ma tour... »