Une belle saison s’annonce du coté de la scène underground de la Big Apple Rappin. Jaime Melin aka El-P -ou El Producto- signe un nouvel album solo (le dernier remontant à cinq ans) en parallèle de ses autres collaborations (producteur de l’album de Killer Mike R.A.P. déjà encensé par la critique).

Et pourtant le mouvement du hip hop underground indépendant semblait avoir vécu ses plus belles années. Insufflé notamment par El-P à travers le label Def Jux (transformé en Definitive Jux après un procès contre Def Jam) ou par ceux qui semblaient un temps être leurs ennemis jurés les « blanc becs » d’Anticon, ce mouvement avait dès la fin des années 90 relancé le hip hop américain sur une autre voie que celle du rap à l’eau, mainstream appauvri, dégoulinant de bijoux. Autour de ces deux labels s’est créé un véritable élan qui a permis à de nombreux artistes parmi lesquels RJD2 ou Aesop Rock (pour Def Jux) mais aussi Sage Francis ou Themselves (pour Anticon) de se faire une réputation à l’international.

Mais les années passant, la pseudo guerre entre les deux labels ne rimant plus à rien, les poulains s’en allant chez les moyens ou grands de la discographie (RJD2 chez XL ou Sage Francis chez Epitaph -Warner-), les fondateurs quittant (Sole chez Anticon) ou laissant la direction (pour el-P) de leurs labels… Une époque semblait révolue.

Et pourtant après l’hiver vient le printemps. El Producto revient avec un album qui n’a pas vocation à révolutionner quoi que ce soit, mais plutôt à dire « Et ouais, on est encore là ! ». Un album soigné tant sur le beat marqué de l’empreinte rock-futuriste d’El-P mais aussi de l’influence d’électro-californienne et de dubstep anglaise que sur les lyrics pour les anglophiles aussi soignées, poétiques qu’acides et engagées.

El-P nous plonge dans notre propre reflet. Ses textes nous mettent face à face avec ces chimères quotidiennes que nous cachons bien au fond de nous. Cette angoisse permanente de n’être pas comme il faut, où il faut, quand il faut.

« They wanna cure you, you’re the cancer, you’re the f*cking problem
You’re the pollution, you’re the issue, and they wanna solve it
They wanna cure you, you’re the cancer, how’s that make you feel?
I should have stayed asleep, waking up can get you killed ».

De ces lyrics noires et de ces contes émerge tout un univers futuriste chaotique peut-être post apocalyptique qu’El-P appuie de mélodies de synthé et de guitare ultra-saturées ou de sirènes et autres bruits de bombes. Mais il ne s’agit surtout pas d’un simple délire de science-fiction.

El-P dérange parce qu’il nous parle de nous, de notre monde. La rythmique impitoyablement précise de Drones Over Bklyn nous rapporte les horreurs de la guerre à la maison. Les vétérans rentrent chez nous (Tougher Colder) traumatisés, la mémoire entachée des meurtres qu’ils ont commis. El-P peint au noir notre société, la voisine du dessus se fait encore frapper (for my upstairs neighbor), la police n’est pas digne de confiance, le toxico perd les pédales- se faire décoller pour vouloir atterrir- (works every time). Le monde ne tourne pas rond. On ne passera pas à coté de The full retarded morceau incontournable de cet album qui détonne par son humour et sa mélodie entrainante.

Et enfin ne surtout pas oublier le morceau de clôture Me and you qui fait monter une sourde pression d’abord étouffée et qui finit par exploser avec la dédicace à Camu Tao pour être balayé par un beat profond et rythmé et un flow libérateur.

Et c’est peut être par là qu’on devrait commencer l’album pour mieux le comprendre.  Hommage au producteur, rapper et ami d’El-P, Camu Tao mort il y a quatre ans d’un cancer des poumons. Le titre, l’ambiance pesante, et la présence de ce dernier sur The full retarded  s’expliquent par cette disparition qui est célébrée le temps de douze pistes comme un véritable requiem.