En voilà un qui ne fait pas les choses comme il faudrait. Anatole, de son petit nom, est cheminot. Chauffeur pour la SNCF si vous voulez. Mais cheminot c’est quand même plus joli. Des airs de trains à vapeur… C’est vrai, quand on y pense. On passe de la gare aux trains, des trains à la SNCF, de la SNCF aux contrôleurs. Mais qu’en est-il de ces hommes de l’ombre qui nous conduisent à destination ?

Cette passion pour l’univers ferroviaire, ses courbes, ses matériaux, ses quais et ses voies, c’est de grand-père et de père en fils qu’elle s’est transmise. Aujourd’hui, du haut de ses 28 ans, Anatole Bouvierse est ce qu’on appelle un ‘Trainspotter’. Traduction ? Facile. Anatole fait partie de ces quelques ‘ferrovipathes’ qui dénichent, défrichent, collectent tout ce qui a rapport aux trains.

Sauf que. Pour Anatole, ce n’est pas qu’une histoire d’amour autour de ces monstres de ferraille. C’est aussi leur environnement ambiant. Leurs décors. Décors qui passent devant l’objectif d’Anatole. On y est : le jeune homme n’a jamais connu les trains sans… le graffiti. Enfant, Anatole se demande déjà dans le métro : Mais comment tous ces gens font-ils pour s’introduire dans le tunnel et peindre tous ces graffitis ?

La RATP et la SNCF à la chasse aux graffeurs. Ah ? ‘Ce tag a coûté 165.000 à la SNCF. Oh. Bon, Anatole, c’est un cheminot, il aime pas le graffiti alors. Non ? Ah bon ?


‘A l’heure ou les dirigeants SNCF (…) ferment des lignes pour des motifs de rentabilité, insultent les cheminots qui tous les jours font rouler les trains, je me dis que les vrais vandales du rail portent un col blanc, et siègent au conseil d’administration de la SNCF. Je trouverais toujours génial les dizaines de gamins qui se passionnent pour les trains de leurs villes ou leurs régions. (…) Ces gamins là parlent de leurs trains. Ils ont raison, les trains sont à tout le monde, et donc à NOUS.’ Anatole PSL


« Leurs trains ». « Nos trains ». Des histoires de rails, de poteaux graffés, de rames rhabillées au fil des images. Mais pas que. Anatole, amoureux de la beauté vandale et ferroviaire, prend aussi la plume pour raconter les petites messes basses des dépôts. Donc on reprend depuis le début. Selon les Saintes Hautes Autorités, le nettoyage des rames coûte plus de 5 millions d’euros par an. C’est de la ‘malveillance nous dit-on. Ah, c’est donc ça ! Voilà que l’Observatoire national de la délinquance dans les transports nous a même préparé de jolis petits graphiques.


« Pour information le budget de communication est de 220 millions d’euros, le chiffre d’affaires du groupe SNCF est de 32 milliards. Bon alors 5 millions c’est pas rien non plus. Mais à la différence du budget com’ qui finit dans les comptes des régies pubs de TF1 et consorts planqué dans des paradis fiscaux, la majeure partie du coût ici c’est les salaires des mecs qui nettoient ». Anatole PSL


Il y a donc bien un petit souci dans la machine à sousous. Le budget de 5 millions serait censé inclure des « moyens de prévention » contre les tags. Seulement voilà, aucune trace de ces derniers dans les rapports de la RATP ni de l’ONDT. Pour le procès contre le graffeur Cokney, la RAPT et la SNCF réclamaient 328 000 euros. Oups. N’y aurait-il pas des devis gonflés m’dames m’sieurs ? Car oui, si on fait deux tags sur un pneu, c’est totalement logique: il faut facturer deux pneus. On réclame des coûts de nettoyage. Soit, mais où sont les suivis ? Les factures ? “Les devis sont systématiquement élaborés à partir de photos, et non in situ. On ne connaît pas non plus les conditions de nettoyage : il n’y a jamais les mêmes chiffrages pour la main d’œuvre, ou pour les produits“ souligne l’avocat Emmanuel Moyne pour Les Inrocks. Bonjour, bonjour, un commentaire ?

Un sujet longtemps tabou, une frontière qui n’a pas bougé depuis des années. Les bons. Les méchants. Et voilà qu’un jeune cheminot enfonce les portes… Anatole parle de « beauté de l’ordre établi ». Certains trouvent les trains esthétiquement beaux, et vont trouver le graffiti destructeur. D’autres n’y portent même plus attention. Une histoire de goûts sans doute…

Et puis qu’est-ce que le graffiti après tout ? La recherche d’adrénaline mais pas que. Se faire « voir ». Exister. Poser son blaze d’une façon totalement désintéressée dans ce monde marchand. Parallèlement, le graffiti traverse ces frontières « marchandes » et se retrouve dans des ateliers financés par les municipalités, elles-mêmes qui financent les services de nettoyage… Petite anecdote: en 1984, la SNCF fait appel à Futura 2000 pour sa campagne de ticket métro bus unique. Plus récemment, la SNCF a lancé cette année un concours de « graffitis » pour réhabiliter ses anciens sites ferroviaires. Mais attention, « les graffeurs devront payer une redevance pour l’occupation des lieux, ils ne bénéficieront d’aucune aide financière et ils devront céder les droits d’auteurs de leurs œuvres gratuitement à la SNCF ». Word up, il n’y a pas comme un problème ?